Mais si je n’ai rien…

by Hugo Le Bire on 2016-03-02 Comments Off on Mais si je n’ai rien…

À travers les âges, l’être humain a dû apprendre à s’adapter à son environnement. Comme vous pouvez le soupçonner, le mouvement efficace est un des éléments essentiels à la survie, ce qui commence par une conception précise du corps par le cerveau. Comme je l’ai expliqué dans cet article, la vision, l’équilibre et la proprioception (positionnement) sont les fonctions premières aidant le cerveau à créer une représentation fidèle du corps dans l’espace.

Imaginons que parallelement, le cerveau crée une sorte de « banque de données » dans laquelle nous enregistrons nos expériences de mouvement – les succès comme les échecs. Il est facile de concevoir que plus nous avons de tâches ou de situations enregistrées dans cette mémoire, plus il sera facile pour notre cerveau de choisir la meilleure fonction ou solution de mouvement pour préserver l’intégrité du corps. Bien que la survie soit primordiale, le cerveau doit arrêter son choix sur une séquence de mouvements qui prend en considération l’économie énergétique. L’énergie étant la véritable monnaie d’échange du corps, cette dernière peut-être difficilement remplacée si l’environnement est trop hostile, par manque de nourriture par exemple. Une fois que le sytème sensoriel produit une représentation fidèle du corps dans l’espace, le système nerveux central (SNC) — chef d’orchestre de toute fonction vitale chez l’homme — ce dernier est constamment partagé entre le besoin de se bâtir une banque de données d’évènements vécus et l’économie d’énergie pour assurer sa longévité.

Notre SNC est donc toujours à la recherche de l’équilibre entre ces deux variables – la survie à court-terme (par le mouvement le plus efficace) et la survie à long-terme (par le mouvement le plus efficient).

Mais qu’advient-il s’il y a un déséquilibre entre le l’efficacité du mouvement et l’économie d’énergie ?

Les grands esprits se rencontrent

Vladimir Janda

C’est dans les années 60 que Vladimir Janda, neurologue tchèque, a partagé ses trouvailles sur les syndromes croisés (http://www.jandaapproach.com/about/). Cette condition posturale commune s’expliquerait par la surutilisation ou l’hyperactivité de certains muscles (fléchisseurs des hanches et muscles extenseurs lombaires) et, en contrepartie, le relâchement ou l’affaiblissement des muscles opposés (fléchisseurs du tronc et extenseurs des hanches).
JandaSyndromes
Dans le cas du syndrome croisé, ces activations et relâchements musculaires deviendraient le nouveau modèle « économique » adopté par le cerveau. Ce nouveau modèle ne correspond plus au schéma de mouvement initial « efficace » du corps, et ce débalancement entre la fonction et l’économie serait interprété comme une menace par le SNC; des signaux de douleur seraient alors perçus et ressentis dans les membres ou régions affectés, aussi longtemps qu’un nouvel équilibre ne sera pas rétabli.

Ces nouvelles théories ont donné aux thérapeutes et spécialistes en réhabilitation une meilleure compréhension des mécanismes de compensations adoptés par le SNC. Ils avaient de nouveaux outils pour développer des techniques avant-gardistes et efficaces — au grand bonheur de leurs patients soulagés. Les recherches de Janda lui valurent le titre informel de père de la rééducation physique.

Les publications du Dr. Janda, ayant passé par les voies académiques traditionnelles, ont bénéficié d’une diffusion mondiale, ce qui leur a valu leur grande popularité. Par contre, les déséquilibres neurologiques mis en avant-plan par le chercheur avaient été identifiés de nombreuses années auparavant.

La méthode Feldenkrais

C’est dans les années 50 que le Dr Moche Feldenkrais a développé une forme de thérapie du mouvement, basée sur la rééquilibration entre le relâchement et l’hyperactivité musculaire, nuisible au bon fonctionnement du corps et de ses mouvements.

Judoka émérite, premier récipiendaire français d’une ceinture noire, c’est suite à une blessure au genou pour laquelle il a refusé la chirurgie, que Feldenkrais se met à étudier l’anatomie et le mouvement afin de se guérir lui-même. Homme d’une intelligence peu commune, avec un doctorat en physique et ingénieur en mécanique et électricité, ses études en physiologie, combinées aux heures passées à observer les enfants bouger et interagir entre eux au cabinet de pédiatrie de son épouse, l’amènent à conclure que les mouvements de compensation pour protéger une blessure était au cœur du débalancement entre les fonctions de base du corps et le besoin d’économie du SNC. Ce déséquilibre pouvait prolonger la douleur chez des individus bien au-delà du temps de guérison normal des tissus.

C’est à la suite de ces observations que la méthode de thérapie Feldenkrais (http://www.methode-feldenkrais.ca/) a vu le jour. Puisque le tout reposait sur des techniques de mouvements correctifs à être enseignées et non sur un concept simple comme celui du docteur Janda, le travail de Feldenkrais passa dans l’ombre.

C’est Thomas Hanna — PhD en philosophie, thérapeute, père de l’éducation somatique et aussi praticien de la méthode Feldenkrais — qui a su rallier la communauté des médecines alternatives en donnant le nom d’Amnésie Sensori-Motrice (ASM) au déséquilibre « fonction / économie » identifié par Janda et Feldenkrais.

« Mais si je n’ai rien, pourquoi ai-je si mal ? »

Notre corps a évolué avec la capacité de produire sept grandes catégories de mouvement : s’accroupir (squat), faire des pas en fentes (lunge), tirer, pousser, se retourner, se pencher et se déplacer (le cycle de marche allant jusqu’à la course en sprint).
De ces catégories, le SNC à su produire des milliers de combinaisons pour nous permettre d’intéragir avec notre environnement. Malheureusement, chez une population qui est de plus en plus sédentaire, le manque de mouvement laisse place à l’ASM.

Moins une personne bouge, plus son cerveau élimine des patrons de mouvements par souci d’économie.

Lorsque cette personne sédentaire est confrontée à une situation qui requiert des réactions rapides, précises ou soutenues dans le temps, le SNC n’a plus le bon plan d’action en mémoire et produira un geste inefficace, non-coordonné et possiblement trop faible pour la demande, mettant le corps à risque. Ceci pousse le cerveau à émettre des signaux de douleur afin de témoigner son insatisfaction. La douleur n’est rien de moins qu’un signal d’action produit par le SNC, afin que l’hôte corrige la situation pour ne plus mettre le système à risque.

Une autre porte d’entrée vers l’ASM est suite à une blessure, comme une entorse de cheville qui nous force à boiter durant quelques semaines. Même après la guérison, une forme de micro boiterie peut persister. Éventuellement des douleurs peuvent apparaitre ailleurs, au genou ou à la hanche par exemple, douleurs générées par le cerveau qui tente de retrouver l’équilibre entre la bonne fonction et l’économie d’énergie.

De plus, le SNC protège toujours les membres atteints en réduisant leur mobilité, afin de leur permettre de guérir. Si l’épaule est atteinte, le cerveau limite l’action du bras à chaque pas produit par l’individu. Un nouveau mode économique de déplacement « sans bras » sera adopté. Plus tard, l’apparition d’une nouvelle blessure à la cheville pourrait faire renaître cette ancienne douleur à l’épaule: l’apparition d’un nouveau patron de marche « sans cheville », élaboré pour la protéger, pourrait alors perturber le SNC et lui créer une difficulté à gérer le conflit entre les deux modes économiques.

Des douleurs d’épaule pourraient alors être ressenties de nouveau sans même qu’un incident ne s’y soit produit.

Dans un cas comme celui-ci, même avec les investigations médicales les plus poussées, les médecins ne trouveront aucune cause au retour de cette douleur è l’épaule, car nous ne possédons pas encore le moyen médical d’identifier et de quantifier les débalancements entre la fonction et l’économie. N’oublions pas, une insatisfaction du cerveau à propos de l’état du corps se fait percevoir par des signaux de douleur, même en absence de traumatisme des tissus!

Comment se débarrasser de l’Amnésie Sensori-Motrice ?

Il faut comprendre que toutes actions produites par le corps laissent une trace en mémoire pour une période de temps. Plus le stress est grand sur le système (intensité), plus la trace de cette action sera durable dans notre cerveau. De plus, ce dernier sera forcé à façonner ses modèles d’économie en conséquence. Une vie saine et active est donc de mise, afin d’assurer un bon équilibre entre efficacité et économie.

À la suite d’une blessure, comment fait-on pour éviter l’ASM? C’est à ce niveau qu’intervient le thérapeute ou le spécialiste en rééducation physique. Son but est de recréer un accord entre la fonction efficace et l’économie d’énergie. En introduisant des mouvements de plus en plus complexes et avec une intensité croissante, il redonne au cerveau sa capacité de bien gérer le geste sans la perception du risque. À cette fin, le thérapeute se sert d’outils tels des mouvements assistés, des mobilisations ou en utilisant des poids et haltères.

C’est par ces gestes répétés et progressifs que notre système se rééquilibre et que les individus souffrant de maux mystérieux retrouvent leur entrain, le temps n’est pas le seul gage de bien être suite à une blessure.

La douleur est un signal d’action envoyé par notre cerveau. Si vous souffrez, ne restez pas passifs — prenez action !

Prenez un rendez-vous avec un de nos spécialistes qui vous aidera à retrouver votre équilibre.

Hugo Le Bire pour la Clinique Sportive HPH

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